Avertir le modérateur

L'école entre crise et violence,

pas une seule journée ou elle n'est pas citée.

 

L'académie de Créteil fait la une des médias, et la Seine-Saint Denis est en première ligne, mais, il n'y a pas qu'elle, le Val de Marne, la Seine et Marne ont fait grève le jeudi 18 février et en appellent à une grève nationale pour le 12 mars. Pour l'académie de Créteil c'est la troisième journée d'action en huit jours. Les deux premières manifestations ont réuni à chaque fois entre 1.000 et 2.000 personnes, alors que la plupart des autres académies sont en vacances. La réduction des moyens par celui de la réduction du nombre d'enseignants et de surveillants cohabite avec celui de l'augmentation de la violence qui apparaît en être le corolaire avec de plus en plus d'enfants en difficultés, et là c'est une certitude.

La grève est la réponse des syndicats d'enseignants, elle montre le paradoxe des Français qui manifestent devant la dévalorisation de l'institution scolaire mais qui, dans le même temps, soutiennent majoritairement la droite pour ces réformes ! Comment comprendre que l'opposition soit si divisée alors qu'elle devrait s'unir, n'est-elle pas la principale responsable ? Le paradoxe de cette opposition fait que se sont les enfants qui en souffrent alors qu'ils sont innocents des conséquences des coupures budgétaires qui, quoique seront ces grèves, se poursuivront !

Que l'insécurité s'accroisse, rien d'étonnant en 2004, l'éducation nationale employait 50.000 surveillants pour assurer la sécurité sous différents statuts alors qu'aujourd'hui, ils ne sont que 28.000. Ce qui se passe illustre le désinvestissement de l'État dans l'éducation de nos enfants pour raisons budgétaires, c'est tout simplement la compensation de la réduction des impôts par le bouclier fiscal qui oblige à rogner sur les dépenses de l'État, donc sur les gros postes budgétaires comme l'éducation nationale sur lequel est l'avenir de nos enfants. Un point de PIB en moins c'est 20 milliards d'euros au budget de l'éducation nationale à ce qu'il était en 1996, 20 milliards sur 129 milliards c'est un trou de 15 %, il manque un euros sur six !

16.000 suppressions de postes sont prévues à la rentrée ce qui pour les syndicats va conduire à désorganiser les établissements en imposant une autonomie de gestion à la pénurie.

Cela se traduit par des reculs majeurs, en 1996, 84 % des jeunes de 18 ans étaient scolarisés, aujourd'hui nous sommes redescendu en dessous de 80 %. Et à 20 ans, la chute est encore plus prononcée, de l'ordre de 6 points… Tandis que 150 000 jeunes sortent toujours du système scolaire sans aucun diplôme. L'école Française apparaît en outre dans les comparaisons internationales comme médiocre, parmi celles qui produisent le plus d'inégalités sociales.

Nous ne pouvons rien y changer c'est comme cela depuis des lustres bien que ce ne soit pas acceptable, mais eu égard aux nombreuses couches sociales de notre population il ne peut en être autrement. Or, en France d'énormes possibilités sont offertes pour qui veut s'instruire ce que l'on ne trouve dans aucun pays développé, il convient de le souligner.

Sur  la violence scolaire l'Express.fr publie un témoignage d'une ancienne chef d'établissement dans un collège qui raconte comment elle a fait face à cette difficulté.

Extraits,

«Il y a quelques années, des élèves avaient amené une bouteille d'acide au collège, un genre de cocktail molotov. Après cet incident, on avait tous un peu peur, et les profs voulaient user de leur droit de retrait. Pendant une réunion, je leur signale que ça n'est pas très correct de me laisser seule face aux 300 gamins, que c'est le moment de se serrer les coudes. La bouteille était évacuée, les fautifs étaient pris en charge... Il n'y avait pas de danger immédiat. Par contre, il y avait 300 ados à rassurer, avec qui parler de la situation, et ne pas laisser de doute sur le caractère grave de cet incident. Bref, on ne pouvait gérer ça qu'en équipe».

«Je n'ai jamais traité un problème collectivement, mais toujours par des entretiens individuels. Ensuite, je comptais sur le travail de fond que j'avais mis en place. Ca compte, l'autorité que tu as sur tes élèves et la reconnaissance qu'ils ont de ta place de chef d'établissement».

Voyez-vous plus de violence qu'avant dans les établissements ?

«Non, les bagarres de garçons au fond de la cour ont toujours existé. Ce qui change, c'est que les gamins viennent au collège avec un couteau, ce qui engendre des dégâts plus important. Je crois que c'est pour ça qu'il y a un peu plus de risque qu'avant».

«Beaucoup d'élèves sont sûrs qu'ils n'auront pas d'avenir. Une mère seule avec une tripotée de gamins à élever et un frigo vide, c'est fréquent et un peu compliqué. Certains ados vivent dans une grande souffrance et se défendent comme ils peuvent. Si la violence augmente, c'est aussi le reflet d'une société qui va mal».

« J'ai vu des directions qui déconnent, des parents, des profs qui déconnent. Il n'y a pas qu'un seul responsable, mais dans les quartiers difficiles, ça ne pardonne pas. La violence n'augmente pas vraiment, mais cette médiatisation donne l'impression que tous les collèges sont à feu et à sang. Il ne faut pas exagérer!

A l'académie de Créteil un lycéen de 17 ans du lycée Guillaume-Apollinaire (Thiais) a été agressé à coups de cutter. Les enseignants ont arrêté les cours, invoquant leur «droit de retrait». Le 2 février, un élève du lycée Adolphe-Chérioux (Vitry-sur-Seine) a été attaqué au couteau par six personnes extérieures à l'établissement, provoquant l'arrêt des cours par les professeurs pendant près de deux semaines. Début janvier, un lycéen de 18 ans de Darius-Milhaud (Kremlin-Bicêtre) avait été poignardé à mort par un camarade. Alors à l'attention de ceux qui croient que l'académie de Créteil rassemble toute la pègre scolaire, le blog d'Emmanuel Davindenkoff qui est Directeur de la rédaction de l’Etudiant développe des violences de tout types sur quatre journées ordinaires. Emmanuel Davidenkoff est chroniqueur sur France Info et producteur sur France Musique. Auteur de plusieurs ouvrages sur l’éducation, il avait tenu un premier blog en 2005-2006 pour le quotidien Libération, où il travaillait.

Témoignages.

Ces informations remontent à plusieurs mois et elles sont anonymées.

Journée 1,

LILLE,

Collège (62) Vendredi, une élève a agressé verbalement et physiquement un professeur pendant le cours. Le professeur, voulant se protéger, lui a saisi les deux poignets. Les parents de l’élève ont déposé plainte. Référent police informé.

POITIERS,

Pendant le week-end, une école (…) en RRS a été vandalisée par 3 collégiens du secteur (…) entendus par la gendarmerie. Les dégradations sont importantes mais réparables en 1 ou 2 jours sauf le matériel informatique. Les élèves sont accueillis en garderie dans les locaux du centre aéré par les services municipaux, les enseignants participant à la remise en état de leur classe.

NICE,

Lycée Un élève de terminale a été retrouvé mort (…) près de son domicile, dans des circonstances jugées suspectes par les services de police.

NANTES,

Vendée. En complément de mon message de ce matin, concernant le décès, dans un accident de voiture, de trois jeunes filles scolarisées à XXX (Vendée), je porte à votre connaissance que les trois familles concernées ont souhaité une cérémonie commune d’obsèques, qui aura lieu en l’église X. Il faut signaler, d’autre part, qu’un agent municipal de la commune de X, mandaté pour constater le drame, est décédé subitement dans sa voiture sur les lieux mêmes de l’accident.

Loire Atlantique,

Lycée Jeudi soir, à 18 h 00, devant l’arrêt des cars, le proviseur-adjoint de l’établissement, Monsieur X, a été agressé par un individu, en état d’ébriété, ami d’une élève du Lycée professionnel X. Il a été injurié, bousculé et a chuté lourdement sur le sol.

TOULOUSE

Collège – Gers,

A la fin des cours, à 11heures 30, une élève de 3ème (15 ans) s’est jetée par la fenêtre de sa classe, depuis le 3ème étage. Evacuée à l’hôpital, double fracture à chaque jambe, ses jours ne sembleraient pas en danger. Cette élève, dont la mère est décédée il y a deux ans suit un traitement à base de psychotrope et est suivie par le CMP de X. Une cellule d’aide psychologique est en place depuis 14 heures avec l’infirmière et le médecin scolaires afin que ses camarades puissent s’exprimer.

Ecole maternelle - Gers

Deux suspicions de méningite virale ont été relevées. Trois autres cas du même syndrome ont été également signalés au collège privé sous contrat X. La réunion en COD, qui s’est déroulée en milieu d’après-midi, sous la présidence du préfet a permis de faire un point de situation plus précis sur les syndromes méningés signalés dans la matinée. Aucun des cas ne s’est révélé être une méningite de forme virale mais angine et virose voire entérovirus de fin de printemps. Les médecins traitants et dans un cas, les urgences de l’hôpital d’Auch, ont prescrit un simple traitement des maux de tête. Aucune hospitalisation. Les familles des élèves des établissements concernés sont destinataires d’un message rassurant de la part des médecins scolaires et de la DDASS, occasion de rappeler les règles élémentaires d’hygiène. Les services de l’Etat restent néanmoins vigilants, la DDASS relaie un message de sensibilisation aux médecins du Gers Les mesures prises pour l’école X (…) ont été appréciées des parents, des autorités municipales.

ORLEANS-TOURS LOIRET,

Collège X : vendredi, un élève de 3ème a introduit un petit couteau (canif) dans l’enceinte de l’établissement et l’a exhibé pendant les récréations en menaçant certains camarades. Il a également menacé certains camarades de les « planter ». L’élève a été exclu par mesure conservatoire en attendant la tenue du conseil de discipline.

VERSAILLES EPU X (92),

A dix heures, le directeur de l’école a été agressé, il a reçu un violent coup de poing à l’oreille, de la part du père d’une élève. Suites : Intervention immédiate des services de police. Consultation à l’hôpital X pour le directeur de l’école (diagnostic de perforation d’un tympan avec une perte de 30% de l’audition.) Arrêt de travail d’une semaine. Dépôt de plainte par Monsieur l’Inspecteur d’Académie au nom de l’Inspection Académique.

CLG (78),

Ce matin, une élève de 5ème a menacé la CPE avec une arme blanche. Suites : Elle a été mise en garde à vue. Une plainte a été déposée.

CLG (92),

Un ancien élève de l’établissement, exclu par un conseil de discipline, a demandé à rencontrer le principal pour savoir s’il devait passer le Diplôme National du Brevet dans le collège. En sortant, il a montré son sac à un assistant d’éducation. Ce sac contenait des armes (revolver, marteau, couteau, gants et cagoule). Le jeune homme détenteur de ces objets est ensuite ressorti de l’établissement, sans proférer de menaces. Suites : Enregistrement du témoignage de l’assistant d’éducation par les services de police.

AMIENS,

Lycée privé (Somme) : un élève de 4ème a été retrouvé, à la fin de la récréation du matin, ligoté et les yeux bandés. Il aurait été également violenté. L’auteur de ces faits est exclu par mesure conservatoire.

NANCY-METZ,

Une vingtaine de parents, d’enseignants et d’éducateurs de l’EREA de X (54) sont venus manifester devant le rectorat pour protester contre le retrait de 3 emplois d’éducateurs. Une délégation a été reçue. Les médias ont couvert cette manifestation.

CRETEIL,

Collège Trois tentatives d’intrusion dans la semaine dont la dernière a abouti à de graves dégradations dont une salle de classe incendiée.

Journée 2, journée 3, journée 4, voir la suite à la référence mentionnée.

Du courant en quelque sorte qu'il est bien difficile d'éviter. Mais quand il y a à Vitry onze surveillants pour 1.500 élèves quelques soient les volontés, il est difficile de contrôler les dérives et les violences qui s'en suivent. Trop de disparités sociales ne peuvent que conduire au malaise de l'école qui reçoit les problèmes des familles dans leur mal à vivre. C'est toute la société qui est responsable et l'école s'en trouve dégradée dans son sacerdoce éducatif. Or, les coupures budgétaires sont inadmissibles dans ce contexte ou il convient d'assurer l'éducation de nos enfants qui se paye plus tard c'est donc un mauvais calcul pour la société.

Commentaires

  • Par Natacha Polony le 1 mars 2010 22h57
    Violence: les racines du mal
    Trois jeunes filles torturent un homme, une nuit entière, pour lui faire avouer le code de sa carte bleue. On les retrouve le lendemain au centre commercial, les bras chargés de paquets, toutes à leur frénésie de consommation. « C’était pour faire la fête, s’acheter tout ce qu’on voulait » diront-elles. Et pour cela frapper un homme à coup de marteau, le brûler de leurs mégots ; un homme qu’elles connaissaient, qui les avait accueillies souvent ; un homme qu’elles savaient faible et sans défense. D’autres jeunes gens, il y a déjà quelques années, avaient écrasé leurs mégots sur un corps martyrisé. Celui d’Ilan Halimi. Celui d’un jeune garçon insouciant dont le tort était d’être juif, donc très certainement riche, dans la tête de ses bourreaux. Et puis il y a ce garçon de douze ans, descendu chercher du pain, et tué d’une balle perdue. Même pas un règlement de comptes entre bandes, ont constaté les médias, pas une affaire de drogue ou de trafic. Non. Simplement des garçons qui avaient « mal regardé » les filles du quartier d’à côté, à qui l’on inflige une expédition punitive. Enfin ces jeunes gens, collégiens ou lycéens, frappés à coup de couteau ou de poing, ces professeurs menacés, insultés, poignardés.
    On dira que cette sombre litanie n’est pas signifiante, et que c’est agréger des faits qui n’ont rien à voir entre eux. On dira que la violence a toujours existé, et que rien ne prouve qu’elle ait augmenté ces dernières années. Peut-être. On pourra dire ce qu’on voudra. Il n’en reste pas moins que dans une époque comme la nôtre, où l’on se gargarise d’« économie de la connaissance » et d’« autoroutes de l’information », en un pays comme le nôtre, qui se réclame de l’Humanisme et des Lumières, des jeunes gens qui ont grandi en France, qui ont suivi des années durant les cours de professeurs qu’on imagine pétris de conviction et de bonne volonté, ont pu sombrer dans une barbarie qui renie vingt cinq siècles de civilisation. Vingt cinq siècles, car c’est ici la Grèce et Rome, autant que la Loi et l’Eglise, et autant que la République, qui sont comme effacées.
    L’humanité a mis des millénaires à se défaire de ses instincts animaux. Et si nul ne peut dire à partir de quand la conscience a peu à peu émergé, dessinant entre l’homme et l’animal une différence, non plus de degré, mais de nature, nous savons qu’à travers l’histoire humaine, celle que nous transmettent les écrits littéraires, philosophiques ou religieux, quelques concepts ont émergé, qui ont libéré l’homme d’un destin collectif où l’individu était asservi par la masse, où l’individu n’avait d’existence que vouée à la perpétuation de l’espèce. Contre l’indifférence de la masse et la survie du plus fort, l’homme a peu à peu inventé le prochain, cet autre si proche, d’où qu’il vienne. La Fraternité, ou, dans sa version chrétienne, la Charité, est la valeur par excellence qui fonde notre humanité. Le « rien d’humain ne m’est étranger » de Montaigne en est une autre variante, tout comme l’impératif catégorique kantien, qui nous enjoint « d’user de l’humanité, en nous même et en autrui, toujours comme un fin et jamais comme un moyen ». Ce qui signifie que nous sommes humains par notre capacité à la compassion, ou, pour passer du latin au grec, à la sympathie, c’est-à-dire notre capacité à partager la souffrance de l’autre, à la faire nôtre au nom de notre humanité commune.
    Ce que nous apprend la fréquentation des grandes œuvres de l’esprit humain, de l’Iliade aux Misérables, en passant par le Conte du Graal ou les sermons de Bossuet, c’est ce que nous partageons d’angoisse et de bonheur, d’espérance et de rêves, avec des hommes qui ont vécu en d’autres temps et d’autres lieux. Par la tragédie, nous assistons au spectacle ritualisé de notre condition, par l’épopée, le roman ou la poésie, nous décryptons nos émotions à l’aune de celles d’autrui, nous plongeons dans les tréfonds de l’âme humaine, la nôtre et celle de tout homme, nous en explorons le labyrinthe à l’embarras incertain, et soudain l’humanité, dans sa faiblesse et sa noirceur, dans sa grandeur, parfois, nous dit que s’il est un sens à chercher dans tout cela, il ne peut se trouver que dans le partage, dans la parole partagée qui fait de nous des passeurs entre hier et demain, le lien entre ceux qui nous ont précédés, ceux qui viendront, et ceux qui tout simplement sont là.
    La capacité d’empathie et ce sentiment de culpabilité, qui dit que nous savons distinguer le bien du mal, s’apprennent bien sûr dans la petite enfance, à travers les sermons que nous font nos parents, et la conscience, peu à peu, que ce que nous n’aimerions pas que l’on nous fasse, nous devons avant tout ne pas le faire aux autres. Ils se développent ensuite à travers notre fréquentation de nos frères humains, ceux que nous croisons dans la vie, et ceux que nous croisons dans les livres. Voilà donc ce qui se perd avec les capacités de lecture. Voilà ce qui s’éteint avec les savoirs que ni l’école ni les familles ne transmettent plus.
    Car l’école a prétendu depuis deux siècles peu à peu substituer aux croyances et traditions familiales des savoirs émancipateurs de l’individu, aux récits des vieux au coin des cheminées les œuvres du patrimoine universel, aux savoir-faire professionnels des techniques sophistiquées. Il s’agissait alors de sortir les enfants d’un milieu jugé obscurantiste, de les émanciper pour les rendre capables d’exercer cette liberté que leur donnait la République. Ajoutons à cela ces évolutions majeures du vingtième siècle : en premier lieu, l’autonomisation de la sphère professionnelle au nom de la productivité, la fermeture des lieux de travail, où ne pénètrent plus les enfants et les jeunes gens ; en second lieu, la disparition de tout espace naturel dans le cadre de vie de la quasi-totalité des enfants, dans les villes comme dans ces non-lieux que sont les lotissements « rurbains ». La campagne, au XXème siècle, a déserté la ville, les animaux en ont été évacués, à l’exception de quelques chiens et chats soumis à nos caprices civilisés. Mais la campagne, également, a déserté la vie d’enfants qui pourtant vivent au milieu des arbres, dans des espaces boisés ou bordés de champs. Et qui n’a jamais vu ces enfilades de petites maisons semblables, plantées entre une vigne et un verger, et dont les jeunes habitants vivent exactement la même vie, faite de télévision et de jeux vidéo, que leurs cousins des villes ?
    Nos enfants ne découvrent du monde que ce que leur en dit l’école, et c’est pourquoi il est crucial qu’elle transmette des savoirs ; la géographie, et la variété des paysages et des milieux ; l’histoire, et ce que nous en disent les monuments et la physionomie des villes ; les sciences, et cette capacité à comprendre les forces mises en jeu par une poulie ou le développement d’une graine sous l’effet du soleil ; la littérature, enfin, et la découverte de ce qui nous fait hommes par la sensibilisation à la beauté d’une œuvre. Ivan Illich, l’un des plus fervents critiques de la société industrielle, écrivait en 1971 Deschooling society, Une société sans école, dans lequel il analysait la destruction par l’école des savoirs concurrents. Cette destruction repose sur la substitution de l’institution aux valeurs qu'elle est censée prendre en charge, de sorte que seul compte le temps passé à l’école, et non les connaissances qui y sont acquises, seuls sont reconnus les diplômes par elle délivrés, sans qu’importe aucunement leur contenu. L’institution, en constituant un monopole, travaille à sa propre perpétuation en disqualifiant tout ce qui n’est pas elle. Fort de l’adage selon lequel corruptio optimi quae est pessima (« la corruption du meilleur devient le pire »), Illich estimait que l’école avait étendu son pouvoir sur la société, sans qu’il soit jamais possible d’évaluer à quel prix ce « progrès » avait été payé.
    Le paradoxe est que les lecteurs d’Ivan Illich, ceux qui, dans les décennies qui suivirent, s’employèrent, à travers le développement des thèses de la deuxième gauche, à mettre en œuvre sa vision, ont finalement réalisé le cauchemar d’Illich, comme ils ont réalisé celui de leur autre maître à penser, Pierre Bourdieu. Car au lieu de « déscolariser la société », comme le voulait Illich, ils ont déscolarisé l’école, mais tout en renforçant son pouvoir globalisant, puisqu’ils en ont fait l’instrument privilégié de lutte contre les inégalités, et à ce titre une sorte de totem indépassable. L’école, vidée de ses contenus, trône sur les décombres de toutes les institutions qu’elle a supplantées, comme une idole après la mort des dieux. Et face à cet échec qu’ils ne peuvent plus ignorer, ces épigones irresponsables d’un Illich relégué dans l’oubli se contentent de proposer toujours plus d’école, la scolarité obligatoire jusqu’à 18 ans et 50 % de diplômes du supérieur.
    Qui se souvient que Condorcet, dans ses Mémoires sur l’instruction publique, limitait le rôle de l’école en distinguant strictement entre l’instruction, que la puissance publique doit au peuple, et l’éducation que les familles dispensent à leurs enfants pour leur transmettre leurs valeurs, saura proposer, face à la vision critique d’Illich, un modèle d’institution non totalisante, qui saurait restreindre sa sphère aux savoirs universels, à ces humanités classiques qui font les hommes émancipés, mais en laissant aux familles le soin d’offrir à leurs enfants ces récits qui les fondent, cette ouverture sur la nature qui nourrit leur sensibilité, leur sensorialité, et dessine leur morale. C’est en limitant l’école à ce qu’elle doit être, un lieu d’apprentissage, mais en la laissant l’être pleinement, que l’on évitera le cauchemar d’Illich, et que l’on construira, peut-être, une société vivable, ou, pour reprendre un concept illichien, conviviale.
    C’est d’ailleurs ce qu’avaient en tête ceux qui, depuis des années, plaident pour que l’école se préserve des intrusions en son sein du monde extérieur, c’est-à-dire qu’elle ne prétende pas englober la totalité de la sphère sociale, mais se concentre sur l’apprentissage des mathématiques et la rencontre avec la littérature. Ce beau mot de « sanctuaire », aujourd’hui repris par les tenants des caméras de surveillance, et autres portiques de sécurité, n’a jamais signifié que l’école devait être une forteresse. Un sanctuaire n’a pas besoin de caméras et de vigiles, car un sanctuaire, par définition, inspire une terreur sacrée, qui interdit la transgression. Que l’école ait à voir avec le sacré, voilà qui est devenu incompréhensible aux chantres de l’école « lieu de vie » et des « débats citoyens », c’est-à-dire à tous ceux qui, par leur acharnement à banaliser l’acte de transmission en le soumettant à l’impératif d’épanouissement des enfants et de dressage aux messages divers et variés, hygiène, sécurité routière, antiracisme, tri sélectif… ont contribué à faire de l’école à la fois tout et rien.
    On le sait, la réussite scolaire d’un enfant dépend moins de son niveau social que de l’attitude de ses parents à l’égard de l’école. Des parents analphabètes et chômeurs peuvent développer chez leurs enfants une foi en le rôle émancipateur de l’école qui sera le meilleur passeport pour des études couronnées de succès. Bien sûr, dans le cas inverse, l’enfant dont les parents se moquent absolument de ses études et de sa capacité à s’investir dans le travail a plus de chance de s’en sortir s’il peut compenser par le réseau et l’entregent de ses parents. Mais arrêtons de fantasmer sur le « réseau » qui ferait tout. Un jeune brillant peut réussir dans bien des filières (notamment celles qui recrutent sur des concours anonymes) où seuls seront sanctionnées sa capacité de travail et la culture que celle-ci lui aura permis d’acquérir.
    Parler d’une école « sanctuaire », ce n’est pas convoquer les blouses et les bonnets d’âne, l’école des années cinquante ou des années trente, c’est comprendre que la société se structure en séparant les espaces. La démocratie, nous disait déjà Thucydide, repose sur la séparation entre espace public et espace privé. Nous y ajoutons la distinction entre savoirs scolaires et non scolaires, entre ce que l’école doit à tout prix transmettre, et ce qu’elle est incapable de transmettre.
    Illich estimait que c’est en prenant modèle sur l’Eglise catholique comme institution totalisante que l’école avait peu à peu absorbé l’ensemble des savoirs et des valeurs. Peut-être. Le monothéisme est par essence théologico-politique. Peut-être devrions-nous alors retrouver la vieille distinction antique entre sacré et profane. Et qu’il nous appartienne de restaurer un équilibre aujourd’hui détruit. Que la société profane s’organise pour transmettre ce qui n’est pas du ressort de l’école, ce dont elle ne saurait compenser la perte : une mémoire familiale, un récit des origines et la conscience que nous sommes au monde, incarnés, ici et maintenant. L’école pourra dès lors enseigner ce cheminement vers les livres et vers le cœur des hommes. Notre dernier rempart, sans doute, contre la barbarie.

  • Bonjour none,

    Merci de poster non pas un commentaire mais presque un chef d'œuvre d'écriture.

    Je l'ai lu deux fois si ce n'est pas trois, il faut le digérer.

    Lui répondre est difficile, j'écrirais simplement que cette écriture n'est pas celle d'un d'un paumé dans ces banlieues et que son auteur à bien de la chance de s'exprimer de la sorte.

    Il faudrait que la moitié du quart de la culture de cette personne puise être enseignée dans ces ghettos ou le langage n'est fait que de quelques mots.

    Natacha Polony s'est fait plaisir à l'écriture de ce texte mais qu'apporte-t-il ?

    Ce qu'il faut ce sont des actions concrètes qui donnent des solutions et non pas de jolis textes savants que j'apprécie mais incompréhensibles par ces paumés des banlieues laissées à l'abandon.

    Bien à vous,

    A.Mirolo

  • Il faut repenser l'école autrement et revoir nos méthodes en matière d'éducation. Pourquoi d'abord, faire le collège unique, alors que les jeunes ne sont pas tous identiques et le savoir n'est pas à enseigner à l'identique pour tous nos jeunes.
    Certains jeunes n'ont pas le même rythme et en raison de leur différence, ils s'imposent autrement dans les classes en se faisant remarquer ou violent parfois.
    Les jeunes inspirent à autre chose et veulent du concret dans leur vie. Pourquoi ne pas instaurer une école à la carte et les enfants qui veulent entrer dans la vie active, le face en alternance même avant 16 ans.

  • déguisement princesse bonsoir,

    Votre argumentaire du collège unique est discriminatoire, car il reviendrait à séparer les bons des mauvais et cela en plusieurs catégories.

    L'idée en soit est chaleureuse de s'occuper comme il conviendrait de ceux qui n'ont pas le rythme des meilleurs, mais avouez que c'est déclassant.

    C'est comme ceux qui vont au lycée la voie royale et ceux qui vont dans des lycées professionnels.

    Les premiers ont accès à la gloire tandis que les autres sont des subalternes.

    Ce qu'il faut d'abord c'est bons maîtres et les utiliser dans des classes pauvres or y sont mêlés les enfants de toutes origines.

    Il faudrait aussi que ces maîtres savent rendre une classe attrayante, c'est à dire cultiver l'attention des élèves.

    S'ils sont intéressées par le cours, ils travaillent, il faut donc des maîtres intelligents.

    C'est toute une éducation à revoir, mais nous ne pourrons jamais avec tous ces enfants issus de toutes parts faire un enseignement pour tous.

    Bien à vous,

    A.Mirolo

Les commentaires sont fermés.

Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu